Création d’Armide au Festival d’Innsbruck

11933431_10153569272209207_8511018918144940169_nImpressions de Deda Cristina Colonna, metteur en scène, et Patrick Cohën-Akenine, directeur artistique, sur l’opéra Armide, créé en ce mois d’août au Festival d’Innsbruck, en Autriche :

 

Patrick Cohën-Akenine, à quoi va ressembler cet Armide ?

Je crois que l’on peut dire que cet opéra sera très baroque, sur de nombreux aspects.
Avec Deda Cristina Colonna, metteur en scène, nous travaillons

à la reconstitution d’une véritable esthétique de l’opéra baroque français.
Tout d’abord sur la gestuelle. Deda maîtrise parfaitement les codes de l’opéra français, et les a transmis aux chanteurs avant même le début des répétitions, afin qu’ils se les approprient au mieux, et cela porte ses fruits aujourd’hui.
La danse, comme c’était le cas au 17e siècle, occupera également une place très importante dans la mise en scène, avec 6 danseurs de la compagnie Nordic Baroque Dancers.
Qui dit opéra baroque dit également costumes. Le Centre de musique baroque de Versailles, partenaire de cette création, a fourni de fidèles reproductions de modèles du 17e siècle à tous les chanteurs, danseurs et musiciens.
Enfin, la scénographie, bien que moderne car utilisant de la vidéo, participe également de cet esprit très baroque. En effet, les projections de Francesco Vitali sur le mur de la Faculté de théologie d’Innsbruck donnent une impression de mouvement perpétuel, qui évoque les changements de décor à vue de l’époque de Lully. Le public verra même la façade s’effondrer sous ses yeux, cela devrait être assez impressionnant.

 

Que représente cette production pour les Folies françoises ?

Il s’agit d’une étape très importante pour les Folies françoises. Nous avions déjà monté quelques opéras mis en scène, mais on peut dire que les Folies sont encore assez « jeunes » dans ce domaine. Cette invitation à Innsbruck, dans le plus grand festival d’opéra baroque mis en scène, est donc synonyme d’une réelle reconnaissance du savoir-faire de notre ensemble. Autre signe de reconnaissance, le fort soutien du Centre de musique baroque de Versailles, et de son directeur artistique Benoît Dratwicki.
Sur le plan humain, travailler plusieurs semaines de suite avec un même groupe sur un tel ouvrage est un travail difficile, exigeant, mais passionnant. Les représentations, à la fin, sont toujours des moments uniques.

 

Comment se passe le travail avec Deda Cristina Colonna ?

C’est une collaboration vraiment très intéressante. Deda est une grande professionnelle, qui a une réelle connaissance de l’opéra baroque français. Nous avons été tout à fait en phase dans la lecture de cette partition d’Armide. J’aurai grand plaisir à la retrouver pour la reprise au Château de Sans Souci, à Potsdam en Allemagne, en juin 2016.

 

Retrouvez les photos des répétitions sur notre Page Facebook !

 

 

Le mot de Deda Cristina Colonna, metteur en scène :

Armide, ou du désert sentimental.

Le livret de Quinault pour Armide décrit l’itinéraire sentimental d’Armide et de Renaud; l’amour les rapproche alors que leurs cultures et religions respectives les définissent plutôt comme des ennemis. Momentanément, ils abandonnent leurs missions et leurs craintes de l’engagement sentimental et ils vivent un moment de bonheur complet. Renaud est subjugué par l’enchantement d’Armide, alors qu’elle reste toujours consciente du monde en dehors de son palais ; ses ‘noirs pressentiments’ annoncent l’arrivée d’Ubalde et du Chevalier Danois, qui viennent rappeler Renaud à sa mission héroïque, le forçant ainsi à abandonner Armide, qui détruit le palais qui a abrité leur amour fatal et part avec ses démons vers de nouvelles aventures. Ni Armide, ni Renaud ne peuvent faire face à l’expérience profondément humaine à laquelle ils sont exposés ; l’appel de leur statut respectif de magicienne et de guerrier chrétien est trop fort, et ils retournent à leur état précédent, apparemment sans ne rien avoir appris de cette aventure.
Quand je commence à travailler en vue de mettre en scène un opéra, je cherche toujours la scène dans laquelle le personnage principal apparaît dans la situation la plus touchante. Au début de l’acte III, Armide est seule dans un désert; cette scène nous la montre comme une femme merveilleusement sensible et consciente, avec tous ses doutes et sa soif d’amour.
Le désert d’Armide est pour moi l’image du désert sentimental dans lequel sa sorcellerie, son talent et son statut de belle invincible et indifférente à l’amour l’ont confinée. Dans ce désert, elle peut faire apparaître un palais ou un jardin merveilleux mais elle ne peut en profiter, car elle est seule. Lorsqu’elle tombe amoureuse de Renaud, le jardin qu’elle a créé pour le charmer devient réel pour elle aussi, pour un moment. Après le départ de Renaud, elle est condamnée à revenir à la solitude de son désert, comme le décrit admirablement William Shakespeare, dans son Sonnet n ° 97 : « And thou away, the very birds are mute ».
Les furies/démons, représentés ici par les danseurs de la compagnie ‘Nordic Baroque Dancers’, sont les seuls vrais compagnons d’Armide, les êtres auxquels elle fait appel pour réaliser ses charmes, pour voler avec Renaud ‘au bout de l’univers’, et pour partir vers de nouvelles aventures après avoir détruit son palais. Dans cette mise en scène et chorégraphie j’ai voulu essayer de montrer une possibilité d’utilisation théâtrale de la danse baroque, me servant presque uniquement de séquences tirées de partitions chorégraphiques en notation originale, mises en scène et dramatisées selon les nécessités et le caractère de chaque scène et danse. J’ai travaillé avec les danseurs avec une méthode essentiellement théâtrale, en essayant de former six personnages qui réagissent individuellement, tout en restant homogènes dans le style et dans la qualité dans les moments de danse proprement dits : enfin, des ‘acteurs dansants’. J’ai aussi essayé de travailler de la même façon avec les chanteurs, en recherchant une présence scénique basée essentiellement sur la conscience des relations entre les personnages, ainsi que sur la relation du geste avec le mot en musique.
Je ne crois pas vraiment à la reconstitution et je propose plutôt un genre de spectacle historiquement informé, dans lequel notre responsabilité de créateurs contemporains est celle d’utiliser nos connaissances historiques pour former un nouveau code d’expression théâtrale, avec lequel nous pouvons nous identifier et par lequel nous pouvons arriver à nous exprimer.
C’est pour moi un défi très important, une aventure artistique qui me permet d’harmoniser mon passé de danseuse baroque et de comédienne dans mon métier de metteur en scène et chorégraphe. Je me suis formée professionnellement à la danse à Paris dans les années ’80, lorsque le mouvement de découverte de la danse baroque était en plein épanouissement; je considère cette occasion de mettre en scène et de chorégraphier ce chef d’œuvre du baroque français un vrai privilège. Je me sens un peu chez moi !